Comment je me suis rendu compte

Le sexisme, le poids du patriarcat, la pensée féministe, au fait, comment j’ai découvert tout ça?

Une enfance éclairée… ou pas

J’ai sûrement eu de la chance. Né dans une famille avec quasiment que des personnes bienveillantes, et un intérêt certain pour la culture (musique, bande dessinée, cinéma, littérature, et même théologie chrétienne), habitant à Paris au début de ma vie, j’avais en effet tout pour connaître, savoir, comprendre. Mais j’aurais pu être aussi quelqu’un qui a un problème avec les femmes. Il n’y en avait pas beaucoup dans ma famille. Dans mes cousins germains, je suis le 3e arrivé sur 10, et la première fille est née la 9e, alors que j’avais 19 ans. Je n’ai pas pu dans mon enfance me rendre assez compte de ce que ça impliquait d’être une fille, parce que je n’avais personne autour de moi pour raconter comment était la vie quand on a 10 ans dans les années 90 et qu’on n’est pas un garçon. Cette distance avec le monde féminin m’a positionné face à un mystère pendant mon adolescence. Impossible d’approcher, elles avaient toujours quelque chose contre moi. Que faire d’une amie quand son corps réclame une amante? C’est ce que la société me disait, dans le films, dans les chansons, dans les BD, dans les livres : tu ne peux pas être juste ami, tu dois conquérir celle que tu choisis. Mais attention, une seule, sinon ce n’est pas bien. La séparation entre les filles et les garçons était donc selon moi une chose évidente, et il me fallait être patient et intelligent pour briser ce mur, avec une personne en particulier, qui serait rien de moins que la suite de ma vie.

C’est stupide, hein? Mais au moins, je suis quelqu’un de gentil. Enfin je pensais. Rétrospectivement, j’ai du faire du tort à certaines personnes parce que je ne les considérais pas comme des amies potentielles. Je n’ai pas non plus accueilli favorablement les avances de certaines parce que j’étais trop immature pour comprendre que certaines aventures pourraient être de petites aventures et pas la grande. Pas assez bien éduqué sûrement non plus pour comprendre quels problèmes et quelles conséquences à tout ça. Il me restait le rêve, naïf et beau, d’un monde où les gens savent se parler de choses intimes et se comprendre. Mais je ne voulais pas être le seul à affronter la honte de ce qu’il semble naturel de cacher. Il y a donc eu beaucoup de non-dits, mais au moins le respect de l’autre m’a toujours paru aller de soi. Mais il s’est produit quelque chose d’incroyable : l’arrivée d’internet.

A nous la liberté et la modernité

Certains disaient au début des années 2000 que les relations que l’on tissait sur les premiers réseaux sociaux, qui étaient les forums, étaient artificielles. Ce n’est pas ce que j’ai vécu. La barrière physique abolie, la communication a pu se faire presque de pensée à pensée. Les gens avec qui j’ai conversé alors avaient de l’intérêt au-delà de leurs apparences, qu’ils soient des hommes ou des femmes, riches ou pauvres, originaires d’Europe, d’Asie, d’Afrique, des Antilles ou d’ailleurs, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels, qu’ils soient nés la même année que moi ou soient plus jeunes ou plus vieux. D’un seul coup, tout a changé. Il suffisait qu’on ait un centre d’intérêt commun avec quelqu’un pour pouvoir discuter un peu, puis encore un peu, puis avec d’autres personnes sur MSN, puis beaucoup, puis tous les jours, ou presque. Tout ce vide social des 10 années précédentes, je l’ai rempli alors que j’étais dans une école d’ingénieurs en informatique, le lieu-même qui était considéré à l’époque comme abritant les êtres les plus asociaux de la planète. Car enfin il ne s’agissait pas de rester simplement devant un écran et de s’envoyer des smileys de plus en plus baroques, très vite il y a eu des rencontres. On appelait ça « des IRL » (In Real Life) à l’époque. Parce que le monde culpabilisait encore les gens en leur disant que leur expérience de communication par ordinateur n’était pas aussi réelle qu’une autre. Pourtant, toute la passion de ma vie de jeune adulte était dans ces échanges. Jusqu’à l’excès et jusqu’au drame, parfois, de personnes qui ne peuvent plus se supporter.

Dans ce contexte, il n’y avait pas de sexisme, pas de racisme, aucune discrimination. Seulement des gens qui s’appréciaient et d’autres entre qui le courant ne passait pas. Difficile alors encore une fois d’imaginer comment le poids de la société justifiait un combat pour la reconnaissance des droits. Pourtant les informations commençaient à passer : les chiffres des agressions sexuelles, des différences de salaire. Mais comme je m’en suis rendu compte plus tard, un chiffre ça n’est pas parlant tant qu’on n’a pas éprouvé l’ordre de grandeur que ça représente, et qu’on ne s’est pas mis à la place de quelqu’un qui rentre dans la statistique malheureuse. J’ai su très tôt que le sexisme existait, que les femmes étaient moins bien considérées dans la société que les hommes. Je pensais que c’était le problème de la génération de mes parents, et que la mienne avait commencé à abolir tout ça, parce qu’autour de moi, il n’y avait que des gens cool.

Je me trompais.

Les crocodiles et moi…

Le premier déclic, je l’ai eu quand est apparu cette bande dessinée appelée Projet crocodiles. Une claque monumentale pour qui ne se rend pas compte de l’ampleur du phénomène appelé « harcèlement de rue », parce qu’il raconte beaucoup d’histoires vraies. Mais ce qui est frappant, c’est qu’il ne s’agit pas de se limiter aux expériences vécues avec des lourdingues, des harceleurs ou des agresseurs inconnus, désœuvrés ou de quartiers défavorisés. Il y a aussi tous ces personnages qui sont des amis, des amants, des membres de la famille, bref des gens de confiance a priori. Il n’y a alors pas d’autre explication à ces agressions récurrentes que le constat évident : c’est la société toute entière qui rend les gens comme ça, pas seulement ceux qui seraient mal éduqués. Alors j’ai commencé à m’intéresser au féminisme, et pas juste dire que je soutenais comme ça, pour rester dans mon attitude de gentil garçon. Car oui au fait, le syndrome du « nice guy », ça me concerne aussi. Si vous ne savez pas encore ce que c’est, le principe est simple : le « nice guy », reste le plus possible avec des filles, qu’au fond il aimerait toutes avoir dans son lit, mais il accumule de la frustration parce qu’il pense que s’il est suffisamment gentil et patient avec elles, il y en aura bien une qui voudra de lui à un moment. Le « nice guy », c’est celui qui demande à une femme pourquoi elle est sorti avec un mec qui l’a trompée, violenté parfois, déçu surtout, alors que lui était là, disponible et soi-disant bien intentionné. Mais c’est hors de propos parce qu’une femme a le droit de choisir avec qui elle sort, et donc de se tromper, mais surtout de ne pas se faire agresser. Être le « nice guy », c’est donc proposer d’être un remplacement pour quelqu’un qui a été mauvais, alors qu’on n’a rien fait pour empêcher les mauvaises choses d’arriver. C’est égocentrique et hypocrite, en plus d’avoir une mauvaise estime de soi : une femme ce n’est pas une place de parking à occuper. Un mec ce n’est pas une bagnole qui cherche à se garer le soir après avoir roulé toute la journée.

Alors tout ça, je l’ai appris avec internet. J’ai vu comment les réseaux sociaux faisaient naître des monstres, ces gens qui étaient là pour tenter d’invalider les idées féministes à longueur de journée sur Facebook et Twitter. La bataille culturelle était lancée. Et sans vouloir être un social justice warrior, il faut bien que de temps en temps on ne laisse pas passer certaines conneries, parce que chacun a le droit de la ramener, alors quand on a deux minutes et un cerveau, on tire quelques flèches et y a des orcs qui tombent dans la bataille, ça fait toujours du bien. J’ai une autre vie à défendre les peuples autochtones et l’écologie depuis tout ça, et je constate que le problème culturel fait bien sûr le lien entre ces combats avec celui du féminisme. Parce que les représentations mentales du monde dominant induisent les mêmes préjugés à tous les niveaux, et qu’il est difficile de s’en défaire tant ça colle à la peau des gens. Les gens au fond, ce n’est pas compliqué. Ils ont besoin d’un fonctionnement habituel de leur vie qui soit rassurant, qui ne leur fasse pas prendre trop de risque et qui soit stable. Dans beaucoup de cas, qu’importe que leur relation à la société soit toxique, physiquement ou mentalement, tant qu’ils ne vivent pas de danger immédiat. Je n’en veux pas aux gens de ne pas avoir plus d’audace ou d’être si flemmards, je suis avant tout l’un d’eux qui a compris que ce n’était pas facile.

… Et le déclic historique

Mais à présent, nous venons d’assister à un évènement qui me semble marquant pour l’Histoire de notre civilisation. Je veux parler de l’affaire Weinstein et de ses conséquences. Parce qu’avant ça, c’était bien beau de se dire féministe, de commencer à parler d’être l’allié des femmes dans leur combat (merci Emma Watson), et de dire qu’on allait rapporter des faits autant que possible pour diminuer la fréquence d’agressions récurrentes. Ce n’était manifestement pas prendre la mesure de ce à quoi nous avions affaire. Jusqu’ici je me disais que les chiffres que je voyais, y compris le nombre de femmes mortes par jours sous les coups de leur conjoint (2, environ), faisaient parti d’un tableau plus large qui abritait la plupart des gens dans des situations de vie où tout se passe bien, ou presque. En gros, je me représentais le poids du patriarcat sur notre culture comme provocateur de comportements fâcheux et dangereux qu’à la marge, de manière résiduelle. Je me disais aussi que les abrutis qu’on voyait beugler leur masculinisme (leur misogynie, c’est un synonyme, au fait) à longueur de journée n’étaient peut-être pas si nombreux, comme ces gens qui sont là pour faire passer le message de leur parti politique sur certaines pages d’actualité, qui viennent en meute pour occuper l’espace mais ne représentent pas la majorité des gens.

Encore une fois, je me trompais.

Parce que quand presque toutes tes amies (et j’ai maintenant la chance d’en avoir, en vrai!) commencent à utiliser le hashtag #meeto ou #balancetonporc en racontant des choses qui leur sont arrivées, et assez graves pour la plupart, et que ça continue pendant 2 semaines avec les choses qui sont arrivées la semaine précédente, et que par dessus le marché j’apprends de la bouche de ma copine que toutes celles qui n’ont pas souhaité s’exprimer de cette manière se sont juste dit qu’elles n’aimaient pas déballer sur les réseaux sociaux parce qu’elles ne sont pas à l’aise avec le fait dire ce genre de choses à leurs « amis Facebook » qu’elles connaissent à peine pour une partie d’entre eux, alors?

Alors nous ne sommes plus dans ce qu’on appelle un phénomène de société. Nous sommes dans l’ensemble de la société en elle-même. Et d’un seul coup, je me suis senti comme avoir été dans un univers parallèle pendant tout ce temps. Si je m’étais rendu compte moins progressivement de tout ça, j’en aurais pleuré, vraiment.

Et maintenant ?

Aujourd’hui, presque tous les hommes ont des comportement déplacés. Pas tous méchants ou punissables par la loi, hein ? Mais presque toutes les femmes ont besoin de se préparer mentalement et physiquement pour sortir de chez elles, histoire d’être dans les meilleures conditions possibles pour éviter les tracas que ne vont pas manquer de leur infliger les hommes chaque jour de leur vie. Mais évidemment, il arrive toujours quelque chose, tout le temps, partout, dans tous les milieux sociaux, avec des personnes connues autant sinon plus qu’avec des personnes inconnues. C’est la même chose que les clopes et les stations de métro : pour une personne qui commet l’infraction de fumer dans la station, tu en as 1000 qui jettent leur mégot en haut de l’escalier, par terre, dans le caniveau, ce qui ne manque pas de polluer. Et peut-être une dizaine qui sont capables d’utiliser un cendrier, celui de la station, celui de la poubelle dehors, ou un cendrier portatif. Mais la dernière latte, ils l’expirent en entrant. C’est pareil aussi avec l’utilisation des toilettes communes. Même dans un bâtiment où ne travaillent que des gens qui ont au moins un bac + 5, ce n’est jamais propre parce que la plupart des gens n’ont pas appris à bien se comporter.

Après voilà, c’est facile de dire qu’il y a des « féminazis » qui accusent tous les hommes d’être irrespectueux et vils, mais quand on a vu tout ça et qu’on a pris le temps de lire de quoi il s’agissait vraiment, on ne peut que se dire que l’exagération est plus du côté de ceux qui veulent minimiser l’ampleur du sexisme et de la misogynie ordinaires. Et ce n’est pas le #NotAllMen qui va changer quoi que ce soit. Si j’étais un soldat qui a fait la guerre pendant 4 ans sans tuer personne, alors que mes troupes avançaient sur les positions ennemies en tuant, pillant, violant pour finir accusées de crimes de guerres, je ne dirais pas « non, ce n’est pas moi qui ai fait ça ». Je dirai « c’était la guerre, et je ne savais pas comment l’arrêter, et j’en suis bien désolé, parce que je me sentais seul au milieu de ces horreurs. » Sauf que maintenant plus personne ne doit être seul. Nous avons la capacité de communiquer et d’être solidaires les uns des autres.

Et dire que certains pensent encore qu’internet c’est juste de la pornographie dangereuse pour l’éducation des enfants… Montrons-leur que c’est ce qui rendra notre génération et celles d’après meilleures, par notre intelligence collective et notre capacité à appréhender la réalité pour ce qu’elle est, loin de cette idée d’une virtualité de ce qui se dit sur internet, qui est un préjugé tenace entretenu par les grands médias. Et surtout, qu’il est possible maintenant plus que jamais de voir le monde changer dans le bon sens.

Mathieu